vendredi 20 avril 2018

Oedipe sur la route

J'ai fait ma rebelle, j'ai commencé par Antigone avant d'emprunter ce titre. Cela ne m'a pas réellement gênée mais c'est mieux de lire dans l'ordre. 





Comme j'ai aimé cet Oedipe de Bauchau ! Cet aveugle sculpteur, cet homme qui gagne en lumière à chaque pas, qui suit sa route intérieure. Cet homme qui se raconte, avant le drame, un homme fier, aventureux, qui trace la route. Un homme assommé par la prophétie mais qui se réinvente à chaque pas. Cet homme qui favorise la parole juste. Qui souvent se tait. Un homme qui ne part pas seul, qui a un bâton, qui est suivi par sa petite Antigone, sa fille, sa sœur. Qui rencontre le brigand Clios et le séduit. Qui est chassé à coup de pierres et d'injures puis accueilli comme une bénédiction. 


J'ai aimé les rencontres d'Antigone et Oedipe sur leur route. J'ai aimé leurs gestes simples : soigner, tisser, sculpter, nourrir. J'ai aimé les histoires qu'ils contaient. Celle de Clios, ravagé par la violence d'une guerre de clans qui a tué son amour. Celle de Constance et du peuple des collines, guidé par des reines. Celle d'Oedipe dans le labyrinthe (tiens, tiens, ce serait pas une question récurrente chez Bauchau). J'ai aimé la proximité instaurée avec ces personnages mythologiques. Et bien entendu, j'aime l'écriture de Bauchau, poétique et simple. Les images qu'il évoque. Cet Oedipe devenu géant, devenu pestiféré. Cet Oedipe transformé par la route...

Un très beau roman initiatique et d'aventure, une superbe réécriture du mythe... C'est décidé, je continue à explorer sa bibliographie !

mercredi 18 avril 2018

La clef de Gaïa

C'est un peu par hasard que nous sommes tombés sur ce spectacle au théâtre des Mathurins. C'est un one woman show de Lina Lamara, accompagnée par Pierre Delaup à la guitare.

Entre histoires et chansons, notre actrice se dédouble, devenant Mouima, une grand-mère algérienne, ou Gaïa, la petite française. Et l'on voit Gaïa grandir, de petite fille à femme, et Mouima vieillir et raconter de plus en plus la vie d'avant. Histoire de cultures qui changent, de secrets qui se confient de femmes à femmes... C'est tendre, c'est parfois triste et violent (moment guerre d'Algérie qui vient assombrir le spectacle et ne s'y intègre qu'à moitié), mais dans l'ensemble c'est gai, poétique et chantant. Une jolie découverte !


lundi 16 avril 2018

La dernière fugitive

Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu cette auteur. D'ailleurs, je ne suis pas sûre d'avoir déjà lu Tracy Chevalier traduite. Je n'en attendais rien de spécial. Le bouquin trainait sur ma PAL, il était bleu...
Galen Kallela Imatra hiver

Grace et Honor quittent l'Angleterre pour rejoindre Adam, le fiancé de Grace dans l'Ohio. Honor, abandonnée par son promis, décide d'accompagner sa sœur. Mais jamais elle n'imagine ce qui l'attend. D'abord l'horrible traversée, puis la mort de Grace et l'arrivée chez Adam Cox... De quoi déstabiliser la jeune et discrète quaker. Tant bien que mal, Grace s'adapte à ces nouveaux paysages, à ces personnes brutales, à ces villes en chantier. Elle rencontre Belle, une modiste qui devient son amie. Donovan, son frère, un chasseur d'esclaves. Et puis la communauté de Faithwell. La jeune brodeuse va-t-elle y trouver une place ?

Honor, découvre aussi en Amérique le chemin de fer clandestin, réseau des personnes qui aident des esclaves à gagner le Canada. Petit à petit, elle rejoint ce réseau, au grand dam de sa famille. 

Un joli roman d'initiation de cette jeune Honor, qui cherche à ne pas faire mentir son nom. Un roman très féminin, autour de la vie familiale, du travail de la ferme, de la religiosité, de la couture... Une belle évasion !

jeudi 12 avril 2018

Landfall

Voilà un livre dont j'ai complétement manqué la sortie et qui s'est retrouvé par hasard entre mes mains. J'ai commencé à le feuilleter, curieuse, et j'ai eu du mal à m'arrêter. Je ne sais pas bien ce qui m'a plu dans cet ouvrage d'Ellen Urbani. Peut-être la recherche de Rose, peut-être l'ambiance apocalyptique post Katrina, peut-être l'écriture ? Beaucoup de belles choses. 

C'est un roman à deux voix. Celle de Rose et de Rosy, une blanche et une noire, l'une à Tuscaloosa, l'autre à la Nouvelle-Orléans. Du côté de Rose, on a tendance à avancer dans le temps tandis que chez Rosy, on recule. Et ce pour une raison très simple : Rosy est morte percutée par la voiture de Gertrude, la mère de Rose. Livrée à elle-même, l'adolescente va chercher à retrouver les parents de Rosy pour les avertir. Car la police n'a pas réussi à remettre la main sur eux. 


A travers cette quête, le lecteur découvre deux jeunes filles, d'âge similaire, que leurs mères ont élevées seules. Rapports mère-fille bien différents, façon d'élever les enfants, fragilités et maladie... Mais c'est aussi un visage des Etats-Unis qui se révèle. Celui du contraste entre les plus vulnérables et les autres, entre les bandits et les bons bourgeois. C'est toujours un peu le far west, mais avec quelques nuances.
Seul bémol, la fin, que j'avais deviné depuis le début et qui fait un peu trop happy end. 

Un roman puissant, bien ficelé malgré la rigidité de l'alternance entre les voix. A découvrir !

lundi 9 avril 2018

Le boulevard périphérique





Ce Henry Bauchau, pourtant au top sur ma LAL, n'est finalement pas mon préféré. Je crois qu'il manquait de héros mythologiques à mon goût. Ou que ma lecture d'Oedipe sur la route était trop présente. Ou L'Enfant bleu. C'est le problème quand on engloutit tout un auteur d'un coup, on fait des indigestions.


C'est une étrange histoire que celle-ci, à deux temporalités. La jeunesse du narrateur, qui escaladait avec Stéphane, qui est entré dans la Résistance, qui a retrouvé trace du meurtrier de Stéphane après la guerre. Et l'aujourd'hui d'un quotidien de transports en communs ou de périph' entre sa maison, l’hôpital où il travaille et celui où il visite sa belle-fille malade. 
Un personnage qui fait le pont entre un ami de jeunesse et une femme en fin de vie. Un personnage que l'on peine à rassembler entre ces deux extrêmes. Et dont les interlocuteurs n'ont pas tous la même épaisseur. Ce Stéphane mystérieux, qui occupe la mémoire, prend souvent plus de place que cette Paule suffoquant derrière son masque. 
Un personnage coincé entre une culpabilité latente et l'obligation d'accompagner l'autre. Tournant en rond sur son périph' récurrent. N'osant pas prendre les devants. 
Un personnage méditant sur la mort et ses diverses formes, sur son effacement de nos vies et la douleur malgré tout dévastatrice.

Un beau roman, mais pas au bon moment, qui n'en fera pas un inoubliable.

jeudi 5 avril 2018

Feminismo para principiantes

C'est une des mes collègues qui m'a passé cet ouvrage de Nuria Variela en m'expliquant que, grâce à lui, elle avait mieux compris les enjeux du féminisme. Et c'est vrai qu'il est bien fichu, commençant par un historique du féminisme mondial, puis espagnol, avant de s'attacher à tous les champs concernés (pouvoir, économie, corps, culture, violence etc). S'attachant à la justice, le féminisme dénonce toutes les inégalités subies par les femmes pour l'unique raison qu'elles sont femmes. Chaussez vos lunettes violettes, comme dirait l'auteur, et entrez dans ce livre !

Historiquement, c'est au siècle des Lumières que se font entendre les premières voix de femmes qui revendiquent des droits à l'éducation, au vote... aux mêmes droits que ceux que réclament les hommes à la Révolution. Bien entendu, elles ne sont pas entendues. Et Olympe de Gouges finit sur une guillotine. Deuxième moment fort, au XIXe siècle avec les suffragettes. On parle un peu du Deuxième Sexe (que j'ai bien envie de relire avec mes nouvelles lunettes). Troisième temps autour de l'origine de la National Organization for Women et des différents mouvements féministes du XXe siècle.

Puis elle s'intéresse à la construction de la compréhension du monde, régie par les hommes. Elle parle d'androcentrisme, ou l'homme (au masculin) est la mesure de toute chose. Et du patriarcat où l'homme est chef de famille et a pouvoir sur la femme, les vieux sur les jeunes etc. Cette structure de pensée et de pouvoir est vue comme la seule façon d'ordonner le monde. Elle signale que la norme est toujours le masculin. C'est ce qui n'est pas questionnable, ce qui est normal. L'homme agit et parle au nom de l'humanité. En contrepartie, le féminin est l'analysable, le truc à définir...


Dans un second temps, elle analyse la place de la femme selon les thématiques nommées plus haut. Pour ce qui est de l'économie, je suis frappée par le fait que les métiers, s'ils sont exercés par des femmes n'ont pas le même nom, ni le même salaire que les hommes : "elles sont cuisinières, ils sont chefs ; elles sont modistes, ils sont stylistes ou grands couturiers". Et quel place pour le travail des mères au foyer ? Dont l'objectif n'est pas de faire des bénéfices mais d'accompagner la vie. C'est d'ailleurs un véritable enjeu que cette question de la maternité : on accuse les femmes de la baisse de la natalité, cite Nuria, parce que c'est plus facile : mais s'il y a une baisse de natalité, c'est parce que les hommes n'ont pas voulu s'occuper de l'éducation de leurs enfants. Ni même la société. La maternité est toujours un obstacle au développement professionnel de beaucoup de jeunes femmes. Et les temps de loisirs pour les mères restent du domaine du rêve. 

La question des violences sur les femmes, qu'il s'agisse des femmes battues, mutilées, excisées est aussi brulante. Et l'on a souvent tendance à la confondre avec la violence tout court, comme s'il n'existait pas une violence particulièrement dirigée contre la femme.

Puis elle aborde la question du corps. Et là, les écailles me sont tombées des yeux. Ou presque. Elle signale un bouquin que je vais m'empresser de chercher en bibli, Le Harem et l'Occident de F. Mernissi. Elle y explique la violence symbolique qu'exercent les images des mannequins sur toutes les femmes. En Orient, l'homme établit sa domination à travers l'espace : les femmes sont exclues des lieux publics et dans les lieux privés, les zones sont différenciées. L'homme occidental manipule le temps : il affirme que la femme est belle quand elle a quatorze ans. Il en fait un idéal de beauté qui condamne à l'invisibilité la femme mûre. Elle parle d'un harem de la taille 38 ! C'est le même type de violence que celle du voile ou des pieds bandés de la Chine féodale. Elle cite La domination masculine de Bourdieu  « La force symbolique est une forme de pouvoir qui s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n’opère qu’en s’appuyant sur les dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond du corps ». Puis il est question de l'appartenance du corps féminin, au delà de sa normalisation.

On passe ensuite à la question culturelle avec cette intro intéressante : normalement, c'est l'ordre alphabétique qui régit le dictionnaire. Mais on y trouve toujours le masculin (en "o" en espagnol) avant le féminin (en "a" en espagnol). Ainsi nous dit-elle, gato précède gata. Car les dictionnaires ne reflètent ni la réalité, ni la langue, ni le monde. Il reflètent seulement le pouvoir de ceux qui les écrivent. Et bim ! Elle revient sur les formes de coercition culturelle exercée sur les femmes comme celui d'Arabie Saoudite par exemple. Et se demande s'il l'on en est si loin avec le patriarcat de "consentement" de nos démocraties occidentales où se reproduisent les inégalités à travers mythes et stéréotypes.

Et puis, elle rappelle que le féminisme n'est pas une théorie du pouvoir mais de l'égalité, contrairement au machisme qui établit une hiérarchie. Il se construit sur un préjugé initial, celui de l'inégalité naturelle, non biologique mais entre les droits des uns et des autres. Autre préjugé : les féministes sont des suffragettes célibataires et sexuellement insatisfaites alors que nombre d'entre elles sont mariées et mères de famille. Et la liste est longue !

Ouvrage très complet, regorgeant de sources et d'ouvrages qu'on a envie de lire en le refermant. C'est dense, c'est riche, ça ouvre les yeux, ça questionne... A mettre entre les mains de beaucoup d'hommes et de femmes !
 

lundi 2 avril 2018

Danser les ombres

Haïti, l'esprit Ravage s’arrête devant Lucine et promet de bouleverser sa vie. Peu de temps après, sa sœur Nine meurt, laissant deux orphelins. Lucine part à Port au Prince, annoncer la nouvelle au père. Elle y retrouve la vie de ses années d'étudiante, ce bouillonnement, cet appel à la lutte. Et elle y recroise des personnes oubliées. 
Matrak, taxi, vient de perdre son coq. Il sent bien que les esprits sont contre lui mais il est décidé à lutter. 
Saul, le batard, pas encore médecin, soigne les pauvres. Il se réunit avec Tess, Sénèque et les autres dans un vieux bordel pour refaire le monde. A côté d'une école de jolies infirmières. Tout démarre avec les voix, les personnages que l'on découvre petit à petit, puis qui se croisent, se voient, se rencontrent. Puis se perdent avec le tremblement de terre... Jusqu'à confondre les morts et les vivants.

Un Laurent Gaudé qui n'a pas ce souffle épique du début à la fin, mais qui monte progressivement en puissance, jusque à cette fin hypnotique, cette danse des vivants et des morts qui subjugue le lecteur et lui fait oublier le début un peu lent.

jeudi 29 mars 2018

Dans la peau d'un migrant

Vous l'avez compris par certaines lectures ou films, la question des migrants m'interpelle. Je n'ai donc pas hésité longtemps devant ce titre d'Arthur Frayer-Laleix croisé dans ma bibliothèque. Sa démarche est intéressante, il se propose des petites incursions dans les lieux clés pour les migrants : les lieux qu'ils fuient, les villes qu'ils traversent et où ils s'établissent pour gagner leur vie en attendant de reprendre la route, les lieux où ils passent, ceux où ils attendent... 


Le périple débute au Pakistan où un ami du journaliste l'accueille dans sa famille. Vêtu en pachtoune, vivant avec les frères d'Hanan, il plonge dans la réalité d'un pays corrompu, en proie à des attentats hebdomadaires. Il y rencontre un passeur, un ancien apparatchik, Amine, qui lui raconte comment il est organisé, en distillant quelques informations. Et l'on découvre petit à petit ce monde clandestin financé par les hawalas, des banques informelles. 
"Sârrâf ("banquier" en arabe) est un mot que j'ai déjà entendu au Pakistan. C'est sur ces agents de change que repose le système de paiement baptisé hawala, utilisé depuis le Moyen Âge par les Indiens et les musulmans pour transférer des sommes d'argent d'un bout à l'autre de la planète à l'abri de tout contrôle politique et bancaire [...] Tout le système est basé sur une confiance inconditionnelle entre les Sârrâf qui tissent le réseau à travers le monde, ainsi que sur des jeux d'écriture. Au lieu de faire circuler les billets de banque d'un pays à l'autre, les sârrâf s'échangent les dettes et les créances de leurs clients"
Ressortant sa carte de presse et son passeport français, Arthur/Akhter se rend aussi à l'ambassade et s'intéresse au regard des fonctionnaires sur l'immigration. 
C'est aussi immergé dans les réseaux de clandestins qu'il enquête à Istanbul, où il découvre les quartiers et les ressources des diverses communautés exilées, qui rassemblent de l'argent pour continuer le voyage. Logement, travail, soins, passage... comment se passent ces différents moments quand on vient d'Afrique ou d'Afghanistan ? Là encore, Arthur laisse sa carte de presse et suit au plus près les candidats à l'immigration.
Après la Turquie, la Bulgarie avec une tentative de franchissement illégal de frontière (en réalité, un coup monté pour voir comment est accueilli un migrant) de la part de notre journaliste... Qui découvre que la police bulgare n'est pas des plus hospitalières. Et qui se fait repousser en Turquie. Ce qui est illégal bien sûr. Et qui n'existe pas selon les autorités.
Enfin, passage à Calais pour découvrir les différents moyens de passer la Manche, les groupes qui organisent le passage. Et les jugements de ces derniers dans les tribunaux français.

Un ouvrage passionnant, qui se lit comme un roman, mais qui reflète une réalité pas très glorieuse : corruption, atteintes au droits de l'homme, esclavage (ou presque)... Pour une arrivée aléatoire en Europe et une déception à la découverte d'un quotidien moins rose que prévu. Très bien écrit, avec des titres de chapitres toujours alléchants et des rencontres fortes, il nous plonge dans un "cinquième monde" aux rythmes et règles propres.

"En écoutant les explications d'Ayoub, une idée prend forme dans mon esprit : on ne comprend rien à l'immigration massive vers l'Europe si on ne regarde pas les vagues d'immigration régionale qui la précèdent. Pour saisir la dynamique du grand voyage européen, il faut d'abord examiner toute les tentatives infructueuses des migrants pour s'installer dans des pays voisins"

"Peut-on encore dire que Kamal, Rangin, Thierry Henri font partie du "Tiers-monde" ? Ils me donnent plutôt l'impression d'être en transit permanent. Comme si la route vers l'Europe avait créé à Istanbul - et ailleurs - un univers autonome, invisible des touristes. Comme si le monde des migrants était devenu un "cinquième monde""

"Le 16 décembre 2013, quelques semaines après mon retour, la Turquie et l'Union européenne ont signé un accord "clandestins contre visas". La Turquie s'engage à reprendre tous les immigrants illégaux qui ont transité sur son sol, en échange de quoi l'UE promet d'ouvrir les négociations en vue d'exempter les turcs de visas pour entrer sur son territoire. Ce pacte fait de la Turquie le grade frontière de l'Europe, tout comme la Lybie a servi un temps de sentinelle à l'Italie, et tout comme aujourd'hui la Papouasie-Nouvelle-Guinée et la petite ile de Nauru abritent des centres de rétention australiens pour clandestins. Ou comment refourguer la question migratoire à d'autres pays moyennant quelques arrangement financiers"

mercredi 28 mars 2018

Deux mensonges et une vérité

Ils nous avaient demandé une sortie au théâtre, de préférence un boulevard. Nous avons repéré cette pièce au Théâtre Rive Gauche. Le plot est simple : un couple fête ses 27 ans de mariage, il se réjouit de l'absence de surprise et de stress dans leur relation. Elle espère toujours le surprendre. Il lui propose un jeu : ils doivent se dire deux mensonges et une vérité. Lorsqu'elle lui annonce qu'elle a un enfant avec un autre homme, qu'elle a fait de la prison et qu'elle a changé de nom, il rit jaune. Et commence une enquête sur sa femme...

Leighton Pavonia

Menée par Lionnel Astier, cette comédie nous fait passer un bon moment. Elle peine un peu à démarrer et la fin est tout à fait décevante mais l'entre deux est plutôt agréable. Les répliques sont toutefois un peu lourdes et répétitives. On aurait pu faire plus court. 

lundi 26 mars 2018

Journal

Le Journal d'Hélène Berr fait partie de ces livres que j'hésite à ouvrir. Peur d'entrer dans l'intimité d'une vie, dans la violence d'un temps... 

On entre à pieds joints dans le quotidien d'Hélène, dans ses cours, dans ses réunions amicales, ses flirts, ses lettres, ses occupations. Paris est occupé mais ça ne se voit pas trop. La vie continue, douce et stimulante pour cette jeune intellectuelle. Et puis, orage dans cette vie tranquille et insouciante, le père d'Hélène est arrêté et emprisonné à Drancy. Voilà qui rend la menace plus concrète et qui ouvre les yeux d'Hélène. A partir de ce moment, la fraîcheur demeure mais l’émerveillement naïf est révolu. Elle s'engage, elle suit les déportations, elle écrit... Et jusqu'à sa déportation, on suit les craintes d'Hélène, ses interrogations, ses considérations sur l'humanité.

S'il n'a pas la puissance du journal d'Anne Frank ou d'Etty Hillesum, il constitue un témoignage intéressant de la période. Mais ce n'est peut-être pas le plus essentiel.

mercredi 21 mars 2018

Devance tous les adieux

Je suis une victime du marketing. Ce sont les jolies couvertures des éditions Points qui m'ont fait choisir ce livre. Et la préface de Bobin. Mais c'est aussi une jolie découverte que cet ouvrage d'Ivy Edelstein. C'est un livre hommage à un père disparu. Un père trop sensible, trop fragile pour ce monde. Un père qui a préféré se retirer.

Ce sont des mots à ce père, des souvenirs de ce père, des mots à cet enfant seul, devenu soudain "l'homme de la maison". Ce sont des phrases ciselées, les mots d'un chagrin apprivoisé, et d'un geste toujours incompris. Est-ce une oeuvre de "développement personnel" ? Je n'en suis pas sûre. Pas de conseils, pas de réconfort dans cette approche de la mort. Une histoire personnelle, un bout de vie et d'amour...

"Ma fille me lance, haute comme quelques pommes : "Je sais pourquoi il est mort ton papa. Il est mort parce qu'il ne savait plus vivre"
"En serrant sa veste de costume contre moi et cette odeur d'un papa qu'on aime tant, cette pensée me saisit : il a eu une vie sans rien mon père, une vie juste avec une suite de petits événements. Et je ne sais que faire de ce que je ressens"

lundi 19 mars 2018

La vie est ailleurs

C'est vraiment bizarre de relire un auteur qu'on a adoré ado et de découvrir que l'on est nettement moins fan. C'est ce qu'il vient de m'arriver avec ce titre de Milan Kundera. Je n'avais pas de souvenir précis de celui-ci, puis, en commençant ma lecture, certains passages m'ont paru très familiers. Notamment celui du rêve de Xavier (qui est certainement le moment que j'ai le plus apprécié, sur le thème de "la vie est un rêve"). Pour le reste, je demeure circonspecte. 


Oui, c'est souvent de l'humour noir et notre anti-héros est un salaud malgré lui. Oui, le thème de la mère étouffante est intéressant, tout comme celui du poète et de l'art moderne. Mais ceci n'est-il pas finalement une vaste plaisanterie ? La fin ridicule du poète tend à nous le prouver. 

De quoi ça cause ? De Jaromil, né à Prague d'une mère romantique et d'un père pragmatique entre deux guerres. Celui-ci sera hors du commun, c'est sûr ! Enfant, il a déjà tous les talents. Adolescent, c'est un artiste. Adulte, il ne l'est jamais vraiment. Comme si le poète restait adolescent, tourné sur lui-même, sur son idéalisme, sur ses idées. Et finalement influençable sans s'en rendre compte. Vendu au régime qui lui donne une demi-heure de gloire. Image glaçante du poète, enfermé dans son monde et prêt à tout pour être aimé. Image terrible des êtres égoïstes en carence d'affection. 

C'est certainement un grand roman, qui se moque des poètes et les caricature, qui s'inspire d'un Rimbaud, mais qui laisse un goût très amer.

mercredi 14 mars 2018

Sommeil

Diana Block, MirrorCroisé chez ma sœur et aussitôt dévoré, il ne m'a pas filé d'insomnie, ouf ! Car c'est ce qui nous guette dans cette nouvelle de Haruki Murakami au personnage insomniaque et aux illustrations psychédéliques de Kat Menschik.

Elle est femme et mère. Elle ne travaille pas. Mais sa journée est rythmée. Lessives, cuisine, ménage, piscine. Elle fait vivre le foyer. Mais ne passe-t-elle pas à côté de sa vie ? C'est ce dont elle se rend compte durant ses 17 nuits d'insomnie. La première nuit, elle espère se rendormir mais Tolstoï la maintient éveillée toute la nuit. Puis les jours suivants. Sans que jamais elle ne ressente de fatigue. Seulement de la distance par rapport à sa vie quotidienne, son mari, son fils. Une seconde vie s'offre à elle, à travers la littérature. Mais quelle vie ?

Rêve ou réalité ? Quel destin ou quelle vie pour ce personnage ? S'éveiller à soi-même en refusant le sommeil ? Autant de questions qui se posent en reposant le livre fantastique et fantasque...

jeudi 8 mars 2018

Les portes de Damas

Tous les bouquins qui trainent dans ma PAL ne sont pas forcément des bonnes surprises, des pépites restées enfouies sous d'autres pépites. C'est par exemple le cas de ce titre de Lieve Joris. Je suis complétement passée à côté de ce roman.


Deux copines, Lieve et Hala, qui se sont connues pendant une conférence à Bagdad vont se redécouvrir dix ans plus tard. Bien des choses ont changé depuis l’élection de Hafez al-Assad. Et la première guerre du golfe est passée par là. Ahmed, l'époux de Hala, est en prison depuis des années. On se méfie de tout et de tous. La vie de famille est omniprésente, voire étouffante. Lieve a du mal à savoir ce qu'elle fait là, ce qu'elle cherche dans les rues, près des plages ou dans les sables de Damas, Alep, Latakieh, Palmyre... 
Elle nous livre donc des conversations familiales et les rites propres à la maison de Hala, les liens avec sa famille. C'est un positionnement curieux car il n'y a aucune chaleur dans cette amitié et il n'y a rien non plus de journalistique dans la description de ce qui se passe. C'est un entre deux pas très confortable pour la lectrice que je suis. Je n'ai jamais pu rentrer réellement dans l'ouvrage. Dommage car cela aura pu être un témoignage intéressant de ce qu'était alors la Syrie.

lundi 5 mars 2018

C'est vert et ça marche !

C'est le Livre de Poche qui m'avait fait parvenir cet essai de Jean-Marie Pelt il y a quelques années, alors que je chroniquais une sortie par mois. Oui, j'ai mis un peu de temps à le lire alors que le sujet du développement durable m'intéresse beaucoup.

Après un petit point sur la situation écologique du monde, qui se veut comme un appel à l'action plus qu'un épouvantail, cet ouvrage recense des initiatives écologiques et durables dans des domaines aussi variés que les transports, l'énergie, le bâtiment, les déchets, la santé ou l'agriculture. Et il les expose en quelques paragraphes. Issus de tous les continents, ces exemples sont des alternatives séduisantes et optimistes. De belles choses qui viennent compléter ce que j'ai pu lire chez Marie-Monique Robin ou Coline Serreau


vendredi 2 mars 2018

Don Quichotte, farce épique

On m'a offert ce joli cadeau récemment. En même temps qu'une place pour le ballet Don Quichotte qui se jouait à l'opéra Bastille en janvier. Je ne vous ai pas parlé du ballet. Coloré, drôle, centré sur des intrigues amoureuses, il parle de Barcelone, des gitans et des toreros. Don Quichotte est plutôt un prétexte. Il transforme la réalité et a même des visions. Mais le coeur du ballet est plutôt dans les exploits des amants pour obtenir la permission de se marier. 

Bref, ça ne vous renseigne pas du tout sur le spectacle qui se joue au Lucernaire jusque fin mars. Il s'agit d'une improvisation (tout de même bien rodée) autour de Don Quichotte. On reprend les moments forts et on les met en scène. Le duo Sancho/Quichotte fonctionne à merveille. C'est drôle, du gras au plus léger, c'est simple. ça cause de chevalier errant et de pouvoir de l'imagination. ça n'aurait pas déplu à Cervantès (enfin, j'espère).


mercredi 28 février 2018

Bulibasha roi des gitans

C'est la première fois que je lisais un roman de Witi Ihimaera ou même des éditions Au vent des îles. Et j'ai bien envie de continuer ! Car j'ai découvert un très beau roman familial.


Narré par Siméon, le rebelle de la famille, ce roman nous plonge chez les Maoris, au sein des rivalités entre clans. Petit-fils de Bulibasha (Tamihana de son vrai nom), Siméon ne cesse de provoquer son grand-père et de questionner sa tyrannie sur les membres de sa famille. Cet illustre père de famille nombreuse a fondé sa réputation sur la tonte des moutons dont il est expert. Il a embauché ses enfants dans cette entreprise et règne sur la petite communauté de son église en patriarche généreux. Face à cette famille, il y a Rupeni et les siens. Une famille aussi nombreuse, elle aussi dans le mouton, qui nourrit une rivalité historique contre Tamihana et les siens. Pour une histoire d'amour... Eh oui, nos deux chefs de clans étaient tous deux amoureux de la belle Ramona, grand-mère de Siméon. Que ce soit autour du sport, de la tonte ou de la course automobile, tous les coups sont permis entre les clans. Et que le meilleur gagne !

Voilà présentés quelques personnages, l'ambiance... pour le décor, c'est la Nouvelle Zélande du milieu du siècle. Exotique, non ? Et c'est surtout le ton, plein d'humour et d'impertinence qui fait de ce roman une si jolie découverte. 

mardi 27 février 2018

Carmen(s)

C'était un superbe spectacle de danse au théâtre de Chaillot. Et je vous en parle trop tard car il n'est plus à l'affiche.

Alliant danse classique, contemporaine, hip-hop et flamenco, il nous propose une nouvelle Carmen. Les airs de Bizet sont présents ainsi que la passion, le meurtre mais en filigrane. Ce n'est pas ce qui compte ici. Seule Carmen intéresse. Une Carmen multiple. Elle est toutes ces femmes et hommes qui dansent leur passion. Survoltées et dynamiques, ces Carmen(s) tout de rouge vêtues sont superbes, chacune a son style, sa danse, son rythme. Chacune incarne Carmen. D'ailleurs, chacun.e des danseur.se.s est invité à dire quelques mots de ce qu'est Carmen pour lui à travers des extraits vidéos. Cette liberté, cette sensualité, cette passion qui se moque des conventions. Seul moment un peu bizarre, celui sur les migrants, qui vient comme un cheveu sur la soupe. Intéressant en terme culturel et social, l'image est assez mal exploitée selon moi. Ou pas assez mise en lien avec Carmen.

Un très beau spectacle de la compagnie Montalvo qui mêle les différentes danses avec beaucoup de finesse et de beauté !

lundi 26 février 2018

Si un inconnu vous aborde

Est un recueil de nouvelles de Laura Kasischke, une auteur que j'affectionne particulièrement. Je vous avais parlé de ses poésies, de ses romans et déjà de ses nouvelles. En voici 15 autres qui plairont aux fans. 

Mona : elle fouille dans les affaires de sa fille adolescente.
Melody : un père, en plein divorce, se rend à l'anniversaire de sa fille par une journée de canicule.
"Lorsqu'on commence à chercher au-delà de chez soi ce qu'on a perdu, y compris le vide, cette chose ultime que l'on peut revendiquer, le monde nous l'arrachera des mains"
"Tout semblait si parfait. Tellement fait d'espoir et d'exclusion arrivés à maturité. Mais Tony repérait de petits problèmes ici ou là - une gouttière décrochée que personne ne s'était donné la peine de fixer, une boîte aux lettres bourrée de prospectus que personne n'avait vidée - l'indice que tout n'allait pas si bien, que les gens ne pouvaient avoir une véritable idée de ce qui se passait derrière cette porte"
Notre père : un père caché par ses filles, en période de guerre.
La maîtresse de quelqu'un, l'épouse de quelqu'un : Karen était la maîtresse d'un homme. Elle vit tranquillement. Et pourtant, tout est gore et bizarre dans cette nouvelle.
"La vaste dentelle de la décomposition étendait son voile terrible à travers le pays"
Virée : il emmène sa grand mère en voiture.
La saisie : elle tombe amoureuse d'une maison.
Vieil homme disparu : les recherches se poursuivent : un vieillard et un petit garçon, qui sont-ils ? Où vont-ils ensemble ? Et pourquoi les personnages autour d'eux sont toujours les mêmes ?
La barge : elle a lâché sa poupée, une autre a pris sa place.
Monument aux morts : un ange veille sur les enfants morts dans un incendie
Tu vas mourir : une fille doit l'annoncer à son père.
Le bâton fleuri : ils vont se marier. Elle est plus âgée. Est-ce un problème ?
Les prisonniers : elle se réveille et tente de retrouver ses mots, des visages, des prisonniers.
ça doit être comme ça, en enfer : elle fait la queue alors que ses invités l'attendent et que son mari vient de renverser un enfant.
Le don : elle peut abréger des souffrances.
"Si un inconnu vous aborde pour vous demander de transporter un objet à bord d'un avion" : Elle attend son vol et accepte une petite boite d'un inconnu.


Des nouvelles étranges, ciselées, poétiques, aux images étonnantes et belles, qui se finissent souvent avant la fin. A nous d'imaginer ce qui suit. Et c'est souvent terrible ce qui est suscité par l'abrupte fin. 

mercredi 21 février 2018

Human flow

J'attendais avec impatience la sortie en salle de ce film d'Ai Weiwei et quelle ne fut pas ma surprise de le voir si peu distribué. Même à Paris ! ça me parait dingue surtout que le sujet du film est d'actualité. Les migrations, c'est quand même un thème qui intéresse, non ? Le bon côté de tout ça ? J'ai découvert des cinémas, certes un peu loin de chez moi, mais qui ont une sélection intéressante. 

Et le film en lui-même ? J'en sors un peu mitigée. C'est (très/trop) esthétique, avec un peu trop de drones parfois. C'est divers, on passe du Bangladesh au Kenya, à la Grèce, au Mexique, etc. Ce n'est pas trop bavard. C'est documentaire avec des interviews de représentants du HCR ou d'autres ONG. C'est proche des réfugiés, enfin de certains, avec des interviews et des scènes de camps ou de sauvetage. Mais... c'est aussi très autocentré, on voit beaucoup trop Ai Weiwei. On comprend à la fin que ça sert presque uniquement à justifier les échanges avec la police américaine mais c'est à la limite de l'indécent parfois (femme qui vomit). Et c'est un peu long, il y a des rush qui méritaient d'être coupés, qui se répètent, qui n'apportent pas grand chose alors que d'autres choses semblent manquer : l'Afrique est peu présente en images alors que le nombre de réfugiés qu'elle abrite est énorme. L'Asie est oubliée, à part quelques images du Bangladesh et des Rohyngas. Bref, c'est un peu brouillon alors que les chiffres, les interviews, la diversité des lieux tendait à nous faire croire à un film exhaustif. Malgré ces critiques et les limites de l'exercice, une chose est sûre : ces situations nous paraissent intolérables. Que penser de ces familles entassées à la frontière macédonienne ? De ces réfugiés installés hors de leur pays depuis 25 ans et plus ? De ces personnes qui traversent les mers au risque de leurs vies ?


Images de misère et d'ennui, de destruction et de fuite se mêlent dans un gigantesque kaléidoscope où les hommes et les responsabilités sont diluées, où tout se mélange... 

lundi 19 février 2018

La grande vie

Un peu de Christian Bobin pour éclairer nos matins, pour mettre un peu de douceur dans les transports en commun, pour se mettre dans l'oreille d'autres refrains. 

C'est un petit livre poétique, aux textes divers, du paragraphe à quelques pages, qui va de l'oiseau à la célébrité. C'est un livre qui ne se résume pas. Qui sait passer de Maryline à Thérèse, la petite sainte de Lisieux. Dont certains mots nous percutent. Il faut être là, présent au livre. Il ne se dévore pas entre deux trains, la tête à moitié ailleurs, il se savoure tranquillement. Il peut se garder longtemps sur une table de chevet, entre deux textes. Il n'est pas urgent, pas pressé. Il est simple. Il parle de toutes ces petites choses qui font la vie, qui font l'écrit, qui font le livre, qui font vivre.

"Un livre nous choisit. Il frappe à notre porte. La charité, monsieur. La charité de me donner tout votre temps, tous vos soucis, toutes vos puissances de rêverie"
"L’extrême sensibilité est la clé qui ouvre toutes les portes mais elle est chauffée à blanc et brule la main qui la saisit"

lundi 12 février 2018

On ne m'écoute pas !

Et ce serait pas mal qu'on ne me lise pas. Franchement ce bouquin d'Alain Braconnier n'a pas d'intérêt. On aligne les évidences, on met un petit vernis de témoignages, et on envoie à l'impression. Pas de structure, pas de contenu. A éviter ! 

A la rigueur, lisez le "Bref rappel" mais guère plus !

"Cinq principes généraux
Savoir à qui l'on s'adresse, savoir écouter son interlocuteur
Oser s'exprimer
Rechercher l'authenticité dans l'échange en laissant de la place à chacun des deux interlocuteurs
Chercher les mots justes et ceux qui touchent. S'exprimer clairement
Susciter l'empathie"

Voilà, ça vous donne une idée du bidule, répétitif, peu concret. Bref, pas sûr que ça change votre vie.

mercredi 7 février 2018

Les mains de Selim sur le corps du Christ en croix

C'est sympa, on commence à se prêter des bouquins au boulot ! Sans quoi je serais probablement passée à côté de ce joli roman de Jean-Marie Gourio. 

Christ Santa Rosa, ParaguaySelim a brulé une voiture, commis pas mal de vols, et il a passé quelques mois enfermés. Mais aujourd'hui, il est heureux. On lui a donné sa chance Au bois doré, une ébénisterie. Il y est avec deux autres apprentis. Anciens voyous. Et un patron qu'il admire, Gabriel dit l'Archange, qui fait éclore des vies sur des copeaux de bois. Des mains d'artiste.

Et ça lui plait à Selim. Il aime ce travail. Il aime les gens avec qui il crée des meubles. Il offre un autre chemin à sa famille. Il fait la fierté de son grand-père, qui s'est cassé les reins à construire les routes de France. De sa maman, qui n'a pas le droit de se teindre les cheveux. Seul son frère, Farid, dénigre son travail et passe son temps à admirer les actions des extrémistes. Au milieu, le père, indifférent, suit la voix du plus fort. 

C'est un roman de rédemption et d'amour du travail, un roman sur les lois religieuses, les lois des hommes et leurs peurs. Un joli roman, plein de finesse. 

lundi 5 février 2018

Accroche ta vie à une étoile

Cet ouvrage est un entretien de Stan Rougier, prêtre, avec Jean-Pierre et Rachel Cartier. Le prêtre partage des éléments de sa vie personnelle et familiale : son enfance, ses amours, sa vocation difficile, son travail auprès des jeunes. Et il partage ce en quoi il croit : sa foi, la tendresse et l'amour. Il se fait témoin pour le lecteur.

"Dire que l’avenir est à la tendresse, c’est dire qu’il y a un bel avenir pour ceux qui croient à l’amour. Les jeunes qui y croient ou voudraient y croire n’ont jamais été aussi nombreux. Vous avez dû vous-mêmes le constater : quand on interroge des gens qui sont d'une grande efficacité dans le monde actuel, aux premières lignes dans le combat contre l’injustice et les sources du mal, ils sont avant tout sensibles à cette dimension d’écoute et de partage. Ils savent que les hommes ont encore plus besoin de reconnaissance de leur dignité que de pain. rajoute qu’il ne faut pas se a payer de mots. Ce n’est pas parce qu’on a prononcé le mot amour que sa réalité va surgir. L’éducation à la tendresse est une longue tâche. D’autant plus qu’il faut toujours se méfier des contrefaçons"
"Elle répétait souvent :"Les êtres n'existent dans leur plénitude que lorsqu'ils sont regardés avec amour". Elle s'orientait vers la pédiatrie et elle s'occupait des enfants avec une tendresse extraordinaire. "C'est l'amour seul qui fait exister les êtres" C'était là son inspiration. Elle est devenue aussi la mienne"
Keith Haring, Untitled
"Dieu est présent dans toutes les formes vivantes. J'aime cette idée que j'ai trouvée dans une Upanishad : « Dieu pèse dans la pierre, pousse dans la plante,  respire dans l'animal, aime dans l'homme. » L'Inde et saint François se rejoignent ! L'école ne peut leur donner tous les éléments de leur formation, si bien que les jeunes sont frustrés dans plusieurs dimensions de leur être, leur profondeur, leur originalité, leurs talents, la faculté d'accueillir l'autre, de communiquer avec lui et se s'émerveiller ensemble de ce que l'on découvre"
"Je me disais : "Peut-être vont-ils tout de même se poser quelques questions : "Ce type là aurait pu vivre la vie de tout le monde. Qui l'a donc saisi pour le mettre ainsi totalement à notre service ?" 
- Crois-tu qu'ils se la posaient cette question ? 
Je n'en sais rien. Je rongeais mon frein en me demandant si j'allais rencontrer un jour des jeunes visités par des curiosités spirituelles, portant en eux des interrogations autres que : "A quelle heure on mange?" Ceux-là n'en portaient pas. Ils n'avaient que des problèmes d'identité [...] J'étais un peu le prolongement de la générosité de Dieu pour eux, mais j'airais voulu Le leur révéler plus totalement. Leur dire : "Non, Dieu n'est pas celui qui vous croyez. Il n'est pas quelque chose d'abstrait, de flou. Il est présent dans votre vie. Il vous aime d'un amour infini !" Hélas ! cela ne passait pas. Pourtant, ma foi était au maximum de son intensité"
"Au fond, le grand message des jeunes est double. "Aimez-moi ou je meurs" chez les déprimés, ou bien "Aimez-moi ou je mords" chez les violents"
"Avec les jeunes, la bonne issue ne se trouve pas dans le "il faut", "tu dois", mais dans le désir à faire naître. Là, il n'y a pas de recette, c'est une contagion d'enthousiasme"
"Plus que jamais, peut-être parce que la société semble avoir perdu ses repères habituels, les jeunes sont à la recherche de leur identité. Ils ont peur que leur originalité soit gommée. Ils ont peur de passer à côté de l'essentiel, de ne pas réussir leur vie ! C'est long une vie ratée. Beaucoup ont la panique à fleur de peau. Ils ont besoin de quelqu'un qui les aide à réfléchir, à se poser les bonnes questions, à découvrir que Dieu les aime et les accepte comme ils sont. Ils ont besoin aussi de savoir à quoi, à qui ils pourraient bien servir, où ils pourraient donner leur générosité, libérer leur trop-plein de vitalité"
"Les jeunes peuvent comprendre que les souffrances et les injustices du monde actuel ne sont pas un spectacle devant lequel on va répéter, bien assis dans son fauteuil, que Dieu est méchant. S'ils entendent Dieu leur dire : "Viens, aide-Moi à sauver le monde ; J'ai besoin de toi", alors tout change, tout bascule. Au lieu de se cogner la tête contre les murs en se disant : "Ce monde est mal fait", au lieu de crier : "Arrêtez le train, je veux descendre", ils vont demander : "Dites-moi où je peux être embauché !"
"Lorsque l'on aime et lorsqu'on est aimé, on se sent justifié d'exister"
"Comme le dit saint Augustin :"Dieu t'est plus intime que toi-même". Cela veut dire que Dieu est en toi, que tu es tissé dans l'étoffe divine"

vendredi 2 février 2018

Antigone

Je connais bien celle d'Anouilh et de Sophocle, je lorgne sur celle de Bauchau (comme sur toute son œuvre) depuis mes débuts dans la blogo sans jamais passer le pas. Et voilà qui est fait. Sans difficulté ni inquiétude. Une lecture qui arrive à point. 

Une lecture de l'histoire d'Antigone plus fouillée que celles que je connaissais, qui laisse véritablement s'épanouir le personnage, qui creuse la rivalité entre Etéocle et Polynice, ainsi qu'avec Ismène. Une Antigone qui ne cherche que l'authentique, le vrai. Sans froufrou. A travers l'art et la médecine. Une Antigone qui veut la vie. E qui avance sans peur vers la mort. 

Comme j'ai aimé ce personnage. Comme j'ai aimé cette réécriture, empreinte d'hommage à la mythologie grecque, à la culture de l'hybris et de ses conséquences, à la culture politique mais aussi psychanalytique. Cela en fait un roman riche, aux lectures multiples. Sans parler du style, assez lyrique et poétique. S'il m'a pesé au début, je me suis étonnée à l'apprécier de plus en plus en avançant dans ma lecture. 

"Est-ce qu'il ne faut pas être rejeté pour devenir soi même ?"
"C'est aussi tellement toi, Antigone, cette confiance intarissable dans l'action de la vérité, dont on ne sait si elle est magnifique ou seulement idiote. Crois-tu qu'on peut, sans délirer, espérer comme tu le fais ?"
"Avec toi, on croit aux dieux, à ceux qui éclairent et à ceux qui transpercent. On croit au ciel, aux astres, à la vie, à la musique, à l'amour à un degré inépuisable. Toujours tu es celle qui nous entraine grâce à tes yeux si beaux, à tes bras secourables et à tes grandes mains de travailleuse qui ne connaissent que compassion"
"Demander, recevoir parce qu'on a eu la confiance de demander, on s'aperçoit alors qu'on ne mendie pas seulement pour survivre, on mendie pour n'être plus seul"

lundi 29 janvier 2018

L'enchantement simple et autres textes

C'est toujours un enchantement que de lire Christian Bobin. Il n'y a pas forcément d'histoire mais il y a des mots. Et derrière ces mots, des messages forts sur la vie, l'amour, la joie. Avec ces quatre recueils, c'est plutôt sa poésie que je découvre à travers L'enchantement simple, Le Huitième jour de la semaine, Le Colporteur et l’Éloignement du monde. D'abord autour d'Hélène, petite fille de quatre ans, de ses gestes, de ses jeux, des ses sommeils. Puis de tout ce qui fait la vie. Difficile de vous partager autre chose que ces passages choisis, qui expriment certainement mieux sa plume que tout ce que je peux vous dire. 
"Dans Pascal, par exemple : "Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais." Étonnement à lire Pascal. Lecture étonnée"
"Je vous écris l'évidence : que chaque soir je vais m'endormir dans le lit que me fait votre voix"

"Qu'est-ce donc que la vie ordinaire, celle où nous sommes sans y être ? C'est une langue sans désir, un temps sans merveille. C'est une chose dure comme un mensonge. Je connais bien cet état. J'en sais - par le cœur - la banalité et la violence. L'âme y est comme une ruche vidée de ses abeilles. L'âme, c'est-à-dire le corps, c'est-à-dire l'aube, c'est-à-dire tous les noms du monde, car tous les noms sont les pétales d'une unique fleur de songe, l'âme donc, s'abstrait, s'évade, s'ennuie. S'étiole. Quelques semaines passent ainsi, trois, quatre tout au plus : l'éternité, celle qui gouverne le sommeil et les pierres"
"Au fond, si la vérité nous fait parfois défaut, c'est parce que nous avons commencé à lui manquer, en prétendant la régenter et la connaître. Alors il est juste qu'elle nous châtie et nous renvoie dans le noir, congédiés par une peine qui nous rappelle à notre solitude comme à un devoir trop longtemps négligé"

"Ce n'est que dans l'amour - dans la délicatesse d'une main, la lenteur d'une voix ou le tourment d'un regard - que chaque chose retrouve sa place, toute sa place, au centre périssable d'elle-même : l'éternité est la part la plus friable du corps"
"Ne servir que ce maître-mot : l'amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l'arrière-pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d'un seul tenant. Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d'eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l'impatience..."
"L'enfant prodigue, s'il revient, ce n'est pas pour demander l'asile d'un pardon. S'il entre dans la maison, c'est avec, à ses bras, la folie d'une lumière conquise à mains nues dans l'ardeur d'une mort. S'il revient en eux - qui ne l'ont pas connu - c'est après un long détour, par des portes dérobées qu'ils ont négligé de condamner, dont ils n'ont plus souvenir. S'il parle, c'est pour bouleverser, non pour apaiser"
"Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il nous faut résister à ce qu'on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente - rôles, identités, fonctions - et surtout ne jamais rien céder quant à notre solitude et à notre silence. Si nous considérons notre vie dans son rapport à l'éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D'un côté tout rejeter, de l'autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l'amour où le monde s'éloigne en même temps que l'éternel s'approche, silencieux et solitaire"
"Nous sommes devant la vie comme devant un messager qui frapperait chaque matin à notre porte. Nous l'invitons à entrer, nous le faisons asseoir et nous commençons à lui confier nos espérances et à lui faire part de nos plaintes, avant de lui proposer de partager notre repas et de nouveau la litanie des plaintes, le bavardage des espérances, à présent c'est le soir, nous le raccompagnons à la porte et nous le saluons sans avoir pensé une seconde à lire cette lettre qu'il agitait tout ce temps sous nos yeux"
"C'est un étrange métier que celui d'écrire parce que c'est moins un métier qu'un état et moins un état que l'espérance de cet état de plénitude qui, si nous pouvions l'atteindre et y demeurer indéfiniment, nous dispenserait d'écrire"
"La sainteté a si peu à voir avec la perfection qu'elle en est le contraire absolu. La perfection est la petite sœur gâtée de la mort. La sainteté est le goût puissant de cette vie comme elle va - une capacité enfantine à se réjouir de ce qui est sans rien demander d'autre"
"Il nous faut, en même temps qu'au monde, résister au souci que nous avons de nous-mêmes, autre voie par laquelle le monde pourrait revenir vers nous comme un rôdeur dans la maison ensommeillée"

mercredi 24 janvier 2018

Aïe, mes aïeux !

Encore un livre qui était sur ma PAL depuis bien longtemps et que j'ai découvert avec beaucoup d'intérêt. Cet ouvrage d'Anne Ancelin Schützenberger nous éclaire de façon très pédagogique sur les liens transgénérationnels. Exemples et théories se répondent pour plus de clarté.

Degas, famille Belleli

L'introduction nous donne quelques éléments historiques sur le développement des thérapies familiales et génosociogrammes. Sont abordées les questions de la parentification (enfants qui deviennent parents de leurs parents), de la comptabilité et la loyauté familiale (dettes et injustices), le syndrome d'anniversaire (reproduction d'un même phénomène aux mêmes âges), le fantôme (un secret familial qui resurgit chez un descendant), etc.

"Cette répétition d'événements, à chaque génération, sur deux cent ans : comment ? Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Où cela s'inscrit-il dans l'inconscient personnel et familial ? Comment la transmission se fait-elle ? Est-ce une sorte d'engramme ? Quel sens cela fait-il ? Comment arrêter la chaîne ? Pourquoi et comment une parole (thérapeutique) l'arrête-t-elle ? Que se passe-t-il dans cette famille pour que l'ainé des enfants meure ? Ce sont des gens sérieux, responsables ; ils vivent dans de bonnes conditions ; ils font attention à leurs enfants. Que se passe-t-il pour que, de la Révolution à nos jours, soit sur sept générations, il y ait eu un acte manqué et qu'un enfant (l'ainé) tombe malade, ou se blesse et meure ?"

Puis, il est question de l'élaboration d'un génosociogramme et des codes à l'origine de celui-ci. C'est un peu comme un arbre généalogique mais avec les bâtards, les drames, les secrets... Puis de l'utilisation de celui-ci, souvent en thérapie de groupe. Cela permet à des personnes d'horizons différents d'éclairer réciproquement leurs histoires familiales. Et de tenter de la guérir.

Et pour faire évoluer les choses, éviter ces anniversaires ou loyautés malheureuses, ce n'est souvent pas un individu qu'il faut accompagner, mais la famille-même. Et bien sûr, en comprenant bien les systèmes de loyauté et les règles implicites, ainsi que celui qui en est le garant. 

Un ouvrage passionnant, aux exemples souvent surprenants et édifiants. Petit secret, grande injustice, tout semble se transmettre dans les familles. Bonnes fêtes de famille et bons secrets !

lundi 22 janvier 2018

Qu'est-ce qui te ferait danser de joie ?

Arbre paraguayC'est une bonne question, non ? C'est celle à laquelle a tenté de répondre Nicolas Métro. Et aujourd'hui, il part de son expérience pour nous aider à trouver notre voie à travers ce livre de développement personnel. 

Au programme, des chapitres qui s'égrainent comme les étapes d'un voyage. Qui invitent à se mettre en mouvement, par des petits exercices, des témoignages, des conseils (parfois du blabla). S'inspirant de sa propre expérience de reconversion et de voyage, l'auteur nous invite à sortir des limites que nous nous sommes (consciemment ou inconsciemment) fixées pour développer nos envies et notre potentiel. Il illustre (au propre et au figuré, vous verrez, c'est joli) également ses exemples par des comparaisons avec des arbres. Ce qui fait sens pour son parcours puisque Nicolas Métro est un entrepreneur qui valorise l'arbre au service des hommes. 

Est-ce que ça marche ? Je n'ai pas encore vraiment trouvé ce qui me fait danser de joie. J'ai quelques pistes. Je n'ai pas forcément découvert beaucoup de choses inconnues mais j'ai été touchée par certains témoignages. Et j'ai trouvé les petits exercices sympathiques quoi que parfois un peu simplistes ou répétitifs. 

Bref, pas sûre que ce soit exactement ce que j'attendais de ce livre (une approche plus pratique), qui va dans le sens de pas mal d'ouvrages ou d'associations qui travaillent sur le développement intégral. 

mercredi 17 janvier 2018

La mort aux frontières de l'Europe : retrouver, identifier, commémorer

Je ne sais pas ce que vous pensez des histoires de migrants et réfugiés, si l'hospitalité vous tient à coeur, mais moi ça me questionne. Vous ne trouvez pas ça bizarre qu'on puisse s'expatrier un peu partout, voyager, être touristes et que d'autres soient malmenés à nos frontières ? Qu'il y ait de bons voyageurs et de mauvais migrants ?
Alors je lis, j'écoute, je m'informe. Visiblement, il y a pas mal de titres de cette "bibliothèque des frontières" qui pourraient m'intéresser. J'ai commencé mon exploration avec la question des morts qui disparaissent à nos frontières. C'est un ouvrage coordonné par Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant.

Il s'articule selon les chapitres suivants :
L'identification des corps
Les commémorations des défunts
Les récits des morts

Il y a bien des points de départ pour aborder la migration. Ce livre s'intéresse aux morts. Ces morts de la Méditerranée ou du Sahara, ces morts anonymes et souvent peu recensées. Les morts d'une guerre qui ne se dit pas, une guerre des frontières de l'Europe, avec les ressources sophistiquées de l'agence Frontex.
"Malgré la fragilité des chiffres, enregistrer et quantifier les morts et disparus de la migration constitue un enjeu politique majeur. Chiffrer permet de rendre visible une réalité difficilement saisissable par la litanie des faits dramatiques. Les chiffres deviennent alors un instrument d'interpellation de l'opinion publique ; ils donnent dans le même temps une existence et une dimension politique à ces morts. Chiffrer permet de sortir de la logique du fait divers tragique pour faire de ces morts l'enjeu d'un problème public, tant au niveau national qu'international. Ces chiffres soulèvent la question de la responsabilité de ces décès et des moyens mis en oeuvre pour venir en aide aux migrants en détresse"

Venons en à cette question de la responsabilité : 
"Dans les discours politiques ou médiatiques dominants, les migrants morts aux frontières sont moins présentés comme une conséquence du régime contemporain des frontières que renvoyés à leur responsabilité individuelle ou plus exactement à leur irresponsabilité. Ce sont les candidats à la migration qui sont accusés de prendre des risques démesurés. Cette vision simpliste occulte tout d'abord les circonstances de cette prise de risque. Fuyant les guerres, la famine ou l'effrayante perspective de n'avoir aucun avenir chez eux, les candidats à la migration acceptent de prendre des risques pour ne pas en subir d'autres, qu'ils estiment bien plus périlleux. Prendre un risque, c'est se projeter là où un avenir dans un temps et un ailleurs semble possible, quand le ici et maintenant ne l'est pas ou ne l'est plus. Les candidats à la traversée sont tous conscients de mettre leur vie en péril. Tous ont entendu parler de naufrages, beaucoup ont perdu un proche pendant la traversée"

Et l'on ne parle souvent que des méchants passeurs qui font leur blé sur le dos des naïfs migrants. Mais n'est-ce pas une construction médiatique ? Que comprend-on de l'urgence réelle de passer les frontières ? De fuir des situations intenables ? Les médias favorisent le développement d'un imaginaire de l'invasion, de l'entrée illégale généralisée en Europe. Mais c'est loin d'être le cas : la majorité des migrants restent dans les pays frontaliers du leur, espérant un retour rapide chez eux. Et ce n'est pas tant un assaut migratoire de nos murs, un siège de l'Europe que le durcissement des frontières et notre enfermement qui poussent les personnes à des actes extrêmes.
"En restreignant les possibilités légales d'accès aux territoires européens, la politique crée les conditions propices à l'apparition et à la prospérité de ces "passeurs""

L'ouvrage fait aussi un point rapide sur le visage au-delà du chiffre. Quels outils pour identifier les morts ? Quelles données ? Comment sortir de l'anonymat ? Il existe des bases de données, des informations détenues par l'une ou l'autre association, municipalité, bref ces personnes qui ont enterré les morts. Comment croiser ces données ? Comment faire savoir à la famille que l'un des leurs a disparu ?
Il y a urgence à nommer puis à commémorer ces défunts, à souligner les difficultés des passages, à sortir du cimetière anonyme, à donner une voix à ces disparus, souvent oubliés ici mais attendus là-bas.
"Au delà de la mort, le spectre de la disparition sans laisser de trace, sans qu'aucun proche ne le sache, hante le quotidien des migrants aux frontières"

Alors, durcir les frontières, est-ce réellement une solution ? Le nombre de morts devrait nous signaler que non. Et cette violence est institutionnalisée et légitimée par nos États, au-delà des considérations humaines, reste une violence inacceptable. Et ce n'est pas seulement l’État qui est responsable, nous sommes en démocratie, c'est un peu chacun de nous.

lundi 15 janvier 2018

Comment se dire adieu ?

Oulala, je ne saurais vous dire depuis combien de temps on m'a offert ce livre mais ça fait un bail que je vois sa couverture dormir dans ma PAL. Laurie Colwin, ça ne me tentait pas. Et puis le thème de la danseuse convertie en mère au foyer, ça n'envoyait pas du rêve. Pourtant, la lecture du roman fut agréable, non dénuée d'humour et de questions sur notre place dans le monde, tout cela sur un ton léger.

Géraldine a plaqué sa thèse. Elle est partie danser et chanter pour Ruby Tremblay et les Tremblettes. Et puis, elle a fini par se caser. Passionnée de musique, elle peine à oublier les nuits de concert, ses solos, les heures de bus et l'ambiance de la scène. Pourtant, elle finit par se marier et par dénicher un job pour le centre de la musique noire. Mais reste nostalgique de ses années de folie. Et se pose pas mal de question par rapport aux amis de son mari, très riches et pleins de bonnes intentions (et de fondations qui brassent des sous) envers les "pauvres" mais ne veulent surtout pas les rencontrer. Par rapport à sa mère, qu'elle ne cesse de décevoir. Par rapport aux anciennes Tremblettes, qui ont vécu leur période rock comme une transition, mais se sont toutes rangées. Bref, quelle est sa place ? 

Attachante et drôle, Géraldine aurait pu m'agacer avec ses atermoiements, ses questions d'ado et d'adulte, ses provocations, ses bêtises... Mais non, je l'ai suivie joyeusement dans ses interrogations. Un roman très américain, qui parle aussi de l'origine sociale et géographique, de la société et de sa vision de la réussite, des passions, de grandir tout en restant enfant.

vendredi 12 janvier 2018

Le verre, un Moyen Âge inventif

Elle vient de se terminer. Mais je n'ai malheureusement pas pris le temps avant de vous parler de cette expo du musée de Cluny sur cette technique. 

Le verre, ce n'est pas nouveau au Moyen Age. Les civilisations antiques gèrent déjà bien. Mais le Moyen Age apporte son lot d'inventivité et de renouveau. Avec de très belles pièces, des vitraux aux verres à pied, ou d'autres moins esthétiques mais plus utiles, comme les urinoirs et les lunettes, c'est un parcours par usages et chronologique qui nous est proposé. 

Après une petite partie technique (chouette vidéo), on passe assez vite au vitrail qui orne les églises. Évolutions des couleurs, avec leurs teintes profondes. On peut aussi admirer quelques jolis exemples des usages du verre dans l'ornement et l'émail. Puis l'on découvre les verres de table, les gobelets et les coupes, ces verres creux, souvent prestigieux. Comme Dieu, les tables des princes méritent ce beau matériau. Mais il sert aussi aux scientifiques et aux médecins pour étudier les humeurs du corps. Fascinant par sa transparence, ses qualités réfléchissantes, il est aussi représenté par les peintres comme un morceau de choix. 

Expo intéressante mais manquant un peu de contenu à mon goût (peu de cartels bien étoffés), elle vaut certainement le coup que l'on s'intéresse à son catalogue. Mais elle demeure bien moins passionnante à mes yeux que ce qu'on a l'habitude de voir à Cluny.


lundi 8 janvier 2018

Le coffret

J'ai trouvé ce bouquin d'Allen Kurzweil, un peu par hasard, dans une bibliothèque voisine. Intriguée par les premières pages, je l'ai embarqué. 

Chinant des objets anciens à Paris, notre narrateur nous raconte sa découverte d'une boite à Drouot. Un memento hominem. Une boite qui raconte la vie d'un homme à travers quelques objets choisis. L'homme à qui appartenait cette boite, c'est Claude Page, un ingénieux inventeur du XVIIIe siècle. Dans cette boite, vous trouverez un bocal, un nautile, une morille, un mannequin, une perle, une linotte, une montre, une cloche, un bouton et... du vide. Comment faire parler ces objets ? Notre narrateur retrace pour nous, au fil des chapitres, ce qu'illustre tout cela. 

Claude Page est fils d'un horloger et aventurier disparu et d'une herboriste de l'est de la France. Il vit avec ses deux soeurs et s'adonne au dessin. Le comte de Tournay, qui se fait appeler l'Abbé, prêtre défroqué, repère ses dons pour le dessin et décide d'en faire son protégé. Il l'initie à toutes sortes de sciences et d'art. Claude se spécialise d'abord dans l'émaillage. Puis dans l'animation de petits objets métalliques. C'est une rente pour l'abbé ruiné, qui ne commercialise que des sujets scabreux. Oui, le XVIIIe siècle est autant celui des Lumières que de Sade et des galanteries. Après avoir vu ce qu'il n'aurait pas du voir, Claude fuit le domaine et rejoint Paris où une nouvelle vie commence, celle d'apprenti chez un libraire névrosé. Qui vend des livres pornographiques. Mais ce qui plait à Claude, c'est de bricoler, de faire fonctionner, de construire... Un chemin qui lui sera difficile de reprendre.

Ce roman d'aventure et d'initiation sous le signe des galanteries et de la mécanique était bien mené et réjouissant. Le point de départ est une belle idée, même si l'on regrette que ces objets ne soient pas mieux utilisés dans le déploiement des chapitres. Claude et l'Abbé sont de beaux personnages, quoi que manquant un peu de nuances. Les personnages secondaires sont quant à eux très caractérisés et trop caricaturaux. Un lecture divertissante. 

vendredi 5 janvier 2018

Une vie sur mesure

Pour mon anniversaire, l'Amoureux m'a offert une sortie au théâtre Tristan Bernard. Ce one man show est bluffant. A la fois comédien et batteur, Axel Auriant-Blot nous tient en haleine pendant une heure trente. Alternant moments musicaux, du jazz à la samba, en passant par la techno, le rock et la bossa, et récit de sa vie, ce jeune acteur campe un délicieux Adrien. Naïf, doué, ce jeune garçon ne vit que pour le rythme. Il est émerveillé par le son du ballon qui rebondit, combiné à celui du hachoir familial, par le bruit de la gifle comme du baril de lessive... Tout est musique pour lui. Et la batterie est son instrument rêvé. 
Mais à part la musique, l'école ne lui réussit pas beaucoup, la maison est un lieu de violence et de chantage, il n'a pas d'amis... Mais comme il n'y a que la batterie qui compte, qu'importe. Attachant et drôle malgré lui, Adrien nous embarque dans son histoire... avec Tiketoum, son instrument. Seul bémol, la fin hardos. 

mercredi 3 janvier 2018

Voyage d'hiver

De Jaume Cabré, j'ai adoré Confiteor. Bon, comme la plupart de la blogo. Et je serai tout aussi originale en déclarant que ses nouvelles ne m'ont pas autant émerveillée. C'est moins labyrinthesque et travaillé, certaines enchantent, d'autres pas. Mais j'ai trouvé fort appréciables les liens qui se tissaient d'une nouvelle à l'autre, construisant un récit à trous plus global que le cadre des nouvelles. Ici personnages principaux, là secondaires, simplement mentionnés, les hommes et les œuvres d'art circulent dans le temps et l'espace des nouvelles, les liens sont explicités ou non, c'est toujours une petite surprise de retrouver l'un ou l'autre.

Opus Posthume : pianiste et concertiste, Pere Bros est paralysé. Par le trac ? Par l'ennui ? Ce soir, il voit Schubert dans la salle. Et il décide de changer le programme pour jouer du Fischer.
Le testament : Agusti vient d'enterrer sa femme. Il ne s'y attendait pas, c'était lui le malade. D'ailleurs, il attend des résultats d'analyse.
L'espoir entre les mains : Un prisonnier attend des nouvelles de sa fille depuis des années. Il est prêt à s'évader pour cela. Patience...
Deux minutes : Scènes de la vie urbaine, entre un réparateur de machines à laver, une femme au foyer, une policière, un chauffeur, et quelques autres.
Poussière : Victoria fait le ménage chez M. Adria. Mais elle s'occupe aussi de classer ses ouvrages. Un hommage à la bibliophilie et aux ouvrages oubliés.
Des yeux de gemme : Baruch travaille pour les diamantaires. De livreur, il devient voleur. Une aventure à double sens.
Le rêve de Gottfried Heinrich : Le fils de Jean-Sébastien Bach joue toujours ce même air, qui hante le compositeur. C'est un des pivots et sa place centrale n'est pas un hasard.
Je me souviens : Isaac et sa famille ont été déportés. Il a toussé au mauvais moment. Et, enfermé, il a dû exécuter un crime. Oubliera-t-il un jour ?
Finis coronat opus : Il n'a pas l'air très bien avec ses citations latines et ses allergies musicales. Il dragouille. Et ça se passe mal.
Ballade : L'armée embarque son fils, malgré son handicap. Elle guette chaque jour son retour.
Plop ! : Ils sont numérotés. Ils ont des silencieux et une mallette. Histoire de tueurs à gages.
La trace : Petit délinquant arrivé en Norvège, il rencontre son Héloïse. Mais elle ne le reconnait pas.
La négociation : De l'art au Vatican, des tueurs, des sous... ça intrigue sec chez le cardinal Gaus.
Winterreise : Cette nouvelle clôt l'ensemble et nous renvoie à la première. Zlotan, musicologue et ami de Pere, attend une femme devant la tombe de Schubert, Margit.

Certaines m'ont beaucoup moins plu, par leur style notamment : Finis coronat opus et La trace qui fonctionnent d'ailleurs ensemble. Mais l'ensemble est stimulant et plaisant.